Compagnonnage

Le terme compagnonnage sert à désigner essentiellement une branche du mouvement ouvrier français, célèbre pour son Tour de France, qui rencontra l'apogée de sa renommée avec Agricol Perdiguier au milieu du XIX e siècle avant de disparaître...



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Définitions :

  • Temps pendant lequel un jeune homme qui avait fini son apprentissage travaillait chez un maître, avant de pouvoir travailler pour son propre... (source : fr.wiktionary)
Le musée compagnonnique de Nantes

Le terme compagnonnage sert à désigner essentiellement une branche du mouvement ouvrier français, célèbre pour son Tour de France, qui rencontra l'apogée de sa renommée avec Agricol Perdiguier au milieu du XIXe siècle avant de disparaître presque entièrement suite à l'industrialisation, à la transformation de l'apprentissage ainsi qu'à l'autorisation des syndicats ouvriers[1]. Il a cependant échappé à l'extinction au début du XXe siècle[2] avant de connaître une période de renouveau.

Le compagnonnage a aussi été pratiqué plus marginalement en Belgique, et sous une forme légèrement différente au Canada et en Allemagne. Mais il ne s'est jamais implanté en Grande-Bretagne, dans laquelle une autre forme d'organisation, les «sociétés amicales» ont succédé aux confréries et corporations du Moyen Âge.

Origines légendaires

Le terme «compagnonnage» n'apparaît dans la langue française que vers 1719, pour désigner le temps du stage professionnel qu'un compagnon devait faire chez un maître. Le mot «compagnon», issu du latin populaire «companio» («qui mange son pain avec», «copain»), est quant à lui attesté dès 1080[3].

Au plan général et humain, il évoque un compagnonnage de vie, un groupement d'êtres vivants dont l'objectif est : entraide, protection, éducation, transmission des connaissances entre tous ses membres.

Dans un sens voisin, le mouvement des compagnons d'Emmaüs, créé par l'Abbé Pierre, a, par exemple, comme but «d'agir pour que chaque homme, chaque société, chaque nation puisse vivre, s'affirmer et s'accomplir dans l'échange et le partage, mais aussi dans une identique dignité, le "Manifeste universel" c'est-à-dire d'aider «à partager le pain»[4].

En un sens métaphorique, on peut imaginer qu'il existait avant l'humanité, dès la naissance des êtres vivants.

Les légendes compagnonniques font référence à trois fondateurs légendaires : Salomon, Maître Jacques et le père Soubise qui les mettent en scène à l'occasion de la construction du Temple de Salomon, événement censé avoir vu naître l'ordre des compagnons, quoique les textes bibliques qui la décrivent n'en fassent pas mention[5] :

  • La légende salomonienne est spécifiquement importante dans les mythes des compagnons du «devoir de liberté». Elle semble d'origine plus tardive que les autres et semble avoir été introduite à partir du mythe maçonnique d'Hiram dans les chambres des «gavots» et les cayennes des «indiens» entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, avant de s'étendre dans les rituels des autres sociétés compagnonniques[5].
  • Selon la légende principale, Maître Jacques aurait appris à tailler la pierre étant enfant, avant de partir en voyage à l'âge de 15 ans pour arriver sur le chantier de la construction du Temple de Salomon à l'âge de 36 ans. Devenu maître des tailleurs de pierre, des menuisiers et des maçons, il serait revenu en France en compagnie d'un autre maître, dénommé Soubise, avec lequel il se serait fâché au cours du voyage. Débarqué à Marseille (ville qui en réalité n'existait pas encore), il se serait caché à la Sainte Baume pour se protéger de son rival et y aurait été assassiné, trahi par un des ses fidèles. Ses vêtements auraient alors été partagés entre les différents corps de métiers. Une autre version de la légende, certainement plus tardive, identifie Maître Jacques à Jacques de Molay, dernier grand-maître de l'Ordre du Temple. Une autre toujours l'identifie à Jacques Moler, qui aurait été maître d'œuvre de la cathédrale d'Orléans en 1401[5].
  • Représenté en robe de bure, le père Soubise aurait été selon la légende architecte sur le chantier du Temple de Salomon, où il aurait encadré les charpentiers. Il serait revenu en France par Bordeaux après sa brouille avec Maître Jacques dont il aurait jalousé l'autorité. Selon certaines légendes, il aurait été à l'origine de l'assassinat de ce dernier, tandis que d'autres légendes l'en innocentent. Une autre légende toujours en fait un moine bénédictin qui aurait participé avec Jacques Moler au chantier d'Orléans[5].

Une autre légende compagnonnique importante est celle de la séparation des rites. Le mythe compagnonnique la situe en 1401, à l'occasion de la construction des tours de la Cathédrale Sainte-Croix d'Orléans. Les deux maîtres d'œuvre, Jacques Moler et Soubise de Nogent auraient fait face à une grève qui aurait dégénéré en une terrible bataille suivie d'une scission. Il semblerait que cette légende s'appuie sur des faits historiques plus tardifs, à savoir la scission entre compagnons catholiques et protestants et la destruction par ces derniers de la flèche de la cathédrale d'Orléans en 1568[6].

Les symboles et rituels de la franc-maçonnerie et du compagnonnage sont particulièrement différents, quoiqu'ils aient quelques éléments communs. En dépit des apparences et d'une autre légende apparue à la fin du XIXe siècle, les recherches historiques montrent que la majorité des éléments communs ont des origines maçonniques et n'ont été importés dans le compagnonnage français que dans le courant du XIXe siècle. En effet, le compagnonnage est une tradition essentiellement française, tandis que la franc-maçonnerie est apparue en Écosse, puis en Angleterre, à une époque où le compagnonnage y était inconnu. De plus, les symboles de la franc-maçonnerie se réfèrent presque exclusivement à la maçonnerie, tandis que le compagnonnage concerne de très nombreux autres métiers[7] [8]. Cependant, il est envisageable que quelques-uns des rituels maçonniques élaborés en France au XVIIIe siècle se soient inspirés des rituels des compagnons d'autres métiers.

Origines historiques

Fixer une date précise à l'apparition du compagnonnage nécessiterait de lui donner une définition précise qu'il n'a jamais eue, et les archives des compagnonnages ne remontent guère avant le XVIIIe siècle[9].

Il y eut certainement des organisations d'ouvriers et d'artisans dès les origines de ces métiers. L'étude comparée des religions et des traditions des différents pays du monde semblent montrer que ces artisans se sont transmis des connaissances plus ou moins secrètes, de génération en génération, depuis la plus haute antiquité. On en trouve des traces dans l'Égypte antique et dans l'antiquité romaine, par exemple.

En France, l'organisation des métiers sous l'Ancien Régime est construite autour des corporations et de trois états : apprenti, compagnon et maître. Pour les compagnons, il était extrêmement complexe, à moins d'être fils ou gendre de maître, d'accéder à la maîtrise. De plus, le «livre des métiers», rédigé en 1268 à la demande de Louis IX, interdisait à tout ouvrier de quitter son maître sans son accord[9]. C'est par réaction à ces mesures que seraient nées les premières sociétés de compagnons indépendantes des corporations. Elles ne prirent le nom de «compagnonnages» qu'au XIXe siècle et se nommaient jusque là des «devoirs».

La première mention indiscutable des pratiques compagnonniques remonte à l'année 1420, quand le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que :

«Plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres[9]

Au XVIe siècle, les condamnations royales à l'encontre des devoirs se multiplient, sans parvenir à les faire disparaître. En 1539, par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts, François Ier reprend les interdictions de plusieurs de ses prédecesseurs :

«Suivant nos anciennes ordonnances et arrêts de nos cours souverains, seront abattues, interdites et défendues toutes confréries de gens de métier et artisans par tout le royaume[9]. [... ] défense à tous compagnons et ouvriers de s'assembler en corps sous prétexte de confréries ou autrement, de cabaler entre eux pour se placer les uns les autres chez les maistres ou pour en sortir, ni d'empêcher de quelque manière que ce soit lesdits maistres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers soit français soit étrangers[10]

Un procès verbal judiciaire daté de 1540 recueille le témoignage d'un compagnon cordonnier natif de Tours qui reconnaît avoir mangé chez une femme appelée «la mère» à Dijon, et avoir voyagé pendant quatre ans à travers la France[9].

C'est peut-être de cette époque que datent les appellations au sein des compagnons de «Pays» (ouvrier pratiquant son métier sur le sol en atelier) et «Côterie» (ouvrier pratiquant son métier en hauteur, sur les échafaudages)  : Les gens du pays, ne souhaitant pas prendre de risques, auraient fait venir des gens de la côte pour réaliser les travaux dangereux sur les échafaudages.

À partir du XVIIe siècle, l'Église ajoute sa condamnation à celle du roi : En 1655, une résolution des docteurs de la faculté de Paris atteste en les condamnant l'existence dans les devoirs de pratiques rituelles non contrôlées par les autorités religieuses. Simultanément, l'Église tente de mettre en place un contre-devoir avec la création d'une ordre semi-religieux de frères cordonniers, qui se soledra rapidement par un échec total [9].

En 1685, la révocation de l'Édit de Nantes aboutit à une scission du compagnonnage. Les protestants et les non-croyants se regroupent dans un autre devoir qui prendra, au moment de la révolution française, le nom de «devoir de liberté»[9].

L'apogée du mouvement compagnonnique

À partir du début du XVIIIe siècle, le compagnonnage présente deux fortes caractéristiques : Sa puissance comme organisation ouvrière devient énorme. Il organise des grèves quelquefois longues, contrôle les embauches dans une ville, établit des «interdictions de boutiques» contre les maîtres récalcitrant, va même quelquefois jusqu'à mettre l'interdit sur des villes entières, les privant de toute possibilité d'embauche et les menaçant par là-même de faillite généralisée. Et dans le même temps sa division est profonde et les rixes entre compagnons de devoirs rivaux font de nombreuses victimes[9].

Si la Révolution française concrétise en avril 1791 une très ancienne revendication du compagnonnage en mettant fin au dispositif des corporations par le décret d'Allarde, deux mois plus tard la loi Le Chapelier interdit les associations ouvrières.

1804 voit la fondation du «devoir de liberté» qui regroupe l'ensemble des compagnons qui ne se reconnaissent pas dans le catholique «Saint devoir de Dieu» : loups, étrangers, indiens, gavots. À cette même époque, le tout nouveau code pénal punit l'organisation d'une grève d'une peine de deux à cinq ans d'emprisonnement[9]. Ceci n'empêche pas le compagnonnage de continuer à se renforcer comme organisation de protection et de revendication, malgré les luttes fratricides entre ses deux tendances. Les historiens évaluent à au moins 200 000 le nombre de compagnons en France dans la première moitié du XIXe siècle. C'est l'époque où Agricol Perdiguier, dit «Avignonnais la Vertu» le popularise par ses ouvrages et tente de l'unifier[9].

Le déclin

La seconde moitié du XIXe siècle voit le déclin du compagnonnage sous l'effet conjugué de la révolution industrielle qui met en place des procédés de fabrication moins dépendants des tours de main et secrets de métiers, de l'organisation de la formation par alternance, de l'échec de l'unification des compagnonnages et du chemin de fer qui bouleverse la pratique séculaire du Tour de France à pied. À partir de 1884, les syndicats, désormais autorisés, montent rapidement en puissance dans le monde ouvrier et tournent en dérision les pratiques ancestrales du compagnonnage, qui semble condamné à disparaître rapidement[11]. Lucien Blanc, dit «Provençal le Résolu», crée en 1889 l'«Union compagnonnique des devoirs unis», mais ce mouvement ne parvient pas à rassembler l'ensemble des devoirs ainsi qu'à relancer le compagnonnage.

Le renouveau

Le compagnonnage survit cependant. Face à l'industrialisation, ses pratiques et ses valeurs ancestrales, si elles sont moquées par les modernistes, attirent entre les deux guerres l'attention des traditionalistes. Au cours du Régime de Vichy, le maréchal Pétain accorde une «charte du compagnonnage» le 1er mai 1941, d'où naîtra l'«Association ouvrière des compagnons du devoir». À la libération, l'Union compagnonnique reprend ses activités et les deux rites de charpentiers, indiens et soubise fusionnent avant de donner naissance à la «Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment»[9].

À la fin du XXe siècle siècle enfin, le compagnonnage continue d'attirer des jeunes recrues en conciliant traditions et modernité et en recherchant l'excellence. Il s'ouvre à une dimension européenne. Plusieurs musées, dont celui de Tours[12], lui sont dédiés.

La formation d'un compagnon

Le titre de Compagnon est attribué à l'ouvrier qui, après avoir rempli son temps d'apprentissage et s'être peaufiné sur le tour de France, et réalisé un travail nommé couramment chef-d'œuvre. Il est dit travail de «réception» (la réception est une cérémonie qui donnera à l'aspirant le titre de compagnon).

Il poursuivra sa formation auprès de divers patrons et «pays» ou «coteries» qu'il côtoiera sur le tour de France. Au cours de son périple, il trouvera partout une maison de compagnons, nommée Mère, où sont localisées «Cayennes» et «Chambres» Cette maison est gérée par une femme : «Dame économe», «Dame hôtesse» ou «Mère» selon le degré d'initiation reçue par cette dernière. Chambres et Cayennes font référence, suivant les Métiers, au lieu où se réunissent les Compagnons de chaque Métier. Au sein des maisons, on trouve le «premier aspirant» qui seconde la mère en cas d'absence et le «Rouleur», ou «Rôleur», Compagnon itinérant qui jadis était chargé de l'embauche et qui, désormais, seconde le Prévost ou le directeur, tout en faisant fréquemment office de maître de cérémonie.

Associations compagnonniques actuelles

Les métiers du compagnonnage

La liste augmente, voir ici pour la liste à jour.

Notes et références

  1. (Bruhat 1992, p.  220a)
  2. (Icher 1994, p.  4)
  3. Dictionnaire Petit Robert, édition 1978
  4. Manifeste universel du Mouvement Emmaüs
  5. abcd (Icher 1994, p.  7-13)
  6. (Icher 1994, p.  18)
  7. Roger Dachez, Histoire de la franc-maçonnerie française, PUF, coll.  «Que sais-je?», 2003
  8. Jean-Michel Mathonière, Des confusions entre Compagnonnage et Franc-maçonnerie, 2002, texte en ligne (consulté le 16 septembre 2008)
  9. abcdefghijk (Icher 1994, p.  29-37)
  10. (Bruhat 1992, p.  219a)
  11. (Icher 1994, p.  4)
  12. Musée du compagnonnage de Tours

Bibliographie

  • Agricol Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, 1839 (1re édition). Texte intégral - Le livre du compagnonage 3e édition [pdf]
  • Étienne Martin-Saint-Léon, Le Compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses rites, 1901 (1e édition)
  • Émile Coornært, Les Compagnonnages en France, du Moyen Âge à nos jours, Les Éditions ouvrières, 1966
  • Pierre Barret et Jean-Noël Gurgand, Ils voyageaient la France. Vie et traditions des Compagnons du tour de France au XIXe siècle, Livre de Poche - Hachette, 1980
  • Jean Bruhat, «Mouvement ouvrier», in Encyclopædia Universalis, 1992, ad vocem (ISBN 2-8522-9287-4)
  • François Icher, Le Compagnonnage, l'amour de la belle ouvrage, Gallimard, collection «Découvertes», 1994 (1e édition)
  • François Icher, La France des compagnons, Éditions La Martinière, 1994 (ISBN 2-7324-2091-3)
  • Fragments d'histoire du Compagnonnage, conférences données au Musée du Compagnonnage à Tours, 9 volumes publiés depuis 1998
  • François Icher, Les Compagnonnages et la Entreprise française au XXe siècle, histoire, mémoire, représentations, Éditions Grancher, 2000
  • François Icher, Petit Dictionnaire du Compagnonnage, Éditions Desclée de Brouwer, 2000
  • Nicolas Adell-Gombert, Des Hommes de Devoir. Les compagnons du Tour de France (XVIIIe-XXe siècle) , Éditions de la Maison des sciences de l'Homme, 2008 (Sommaire en ligne)
  • JEAN MARTIN "mémoire d'un compagnon tailleur de pierre" de Alexandre GRIGORIANTZ
  • Dominique Nært, "La légende du Compagnonnage" Edition de la Maison de l'Outil et de la Pensée Ouvrière 2008

Voir aussi

Liens externes

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